La tour du Roi Vortigern

Le Roman de Merlin (XIIIe s.) par Robert de Boron

À cette époque, le Roi Vortigern régnait sur le royaume de Logres en Grande Bretagne. Ce roi n'avait pas la conscience tranquille. S'il avait détrôné son prédécesseur, il n'avait pu empêcher la fuite de son jeune fils Uter Pendragon, encore enfant. Or, tant que le fils vivrait, Vortigern redouterait sa vengeance. Un jour, le Roi Vortigern réunit tous les meilleurs artisans du royaume, du simple ouvrier au maître d'œuvre. Ils devaient construire, dans les plus brefs délais, la tour la plus haute et la plus solide que le monde ait jamais portée. « Comme cela, pensait-il, si Uter Pendragon vient à m'attaquer, je serai en sécurité. » Tous se mettent à l'œuvre. Déjà les murailles se dressent à quelques mètres du sol quand, soudain, elles s'écroulent. Trois fois ainsi les murs s'effondrent. Vortigern décida alors de consulter les clercs les plus savants : « Sire, cette tour ne tiendra que si l'on mélange au mortier le sang d'un enfant né sans père. »

Sans tarder, Vortigern envoya quérir cet enfant par tout le royaume. Longtemps les messagers chevauchèrent. Un jour, ils arrivèrent dans le champ qui s'étendait devant le couvent où la mère de Merlin demeurait. Le jeune Merlin jouait là avec ses camarades. Une dispute s'éleva entre eux. « Tu n'es qu'un bâtard, un enfant sans père ! » Ce propos fut entendu des cavaliers qui s'approchèrent. Avant même qu'ils aient prononcé une seule parole, Merlin leur lança : « Je suis l'enfant sans père que vous cherchez. Si vous promettez de ne me faire aucun mal, je vous suivrai volontiers auprès du Roi Vortigern afin de lui apprendre pourquoi sa tour s'écroule sans cesse. » Les envoyés du roi se récrièrent : bien loin d'eux l'idée de faire du mal à un enfant si prodigieux ! Merlin les suivit et, après cinq longues semaines de chevauchée, les voyageurs atteignirent enfin Carduel. Quand le roi vit ses hommes accompagnés par un enfant bien vivant, il se fâcha : « C'est son sang que je voulais ! »

« Roi Vortigern, je sais ce que tu veux savoir, lui dit alors Merlin. À l'endroit où tu as creusé les fondations de ta tour dorment deux dragons, cachés sous deux grandes dalles. Lorsque le poids de la tour devient trop important, ils se secouent dans leur sommeil, détruisant ce que tes hommes ont construit. Brûle-moi si je ne dis pas la vérité. »

Bien vite, Vortigern met les serfs à l'œuvre. Voici les dalles. On soulève avec peine la première. Horreur ! Un dragon blanc énorme gît là. Tous reculent d'épouvante tandis qu'on découvre, sous la seconde pierre, un dragon rouge encore plus puissant. Voilà qu'ils bougent maintenant car la lumière du jour et les clameurs poussées par la foule les ont réveillés. Et sous les yeux hébétés de tous, les deux dragons s'affrontent sauvagement. Le combat dura un jour entier et une nuit complète. Longtemps, le dragon rouge parut avoir le dessus. Puis ce fut le blanc. Enfin, crachant une immense langue de feu, le dragon blanc tua son rival mais, aussitôt après, s'affaissa à ses côtés, mort.

« Tu peux maintenant reprendre les travaux. Ta tour ne s'effondrera plus, dit Merlin à Vortigern.

— Sans doute, mais peux-tu m'expliquer ce que signifie cette lutte entre les deux dragons ?

— Je crains que ma réponse ne t'irrite et que tu ne te fâches contre moi.

— Parle sans crainte. Sur ma foi, il ne te sera fait aucun mal !

— Sache que le dragon rouge représente ton champion et le blanc, celui du jeune orphelin, Uter Pendragon qui accostera d'ici à trois jours. Il te combattra, te vaincra après une bataille longtemps indécise et tu périras, brûlé vif. » Vortigern se troubla. Devait-il croire Merlin ?

Trois jours plus tard, lorsqu’Uter Pendragon atteignit Winchester, il vit toute l'armée de Vortigern massée sur la côte... Il lui faudrait donc se battre âprement s'il voulait reconquérir son trône usurpé. Quelle ne fut pas sa stupeur lorsque les gens de Logres en le voyant se précipitèrent non pour le combattre mais pour haler ses vaisseaux vers le rivage. Heureux de retrouver leur seigneur légitime, ils poussaient des cris de joie. En apprenant cette nouvelle, le Roi Vortigern s'enferma à Carduel avec quelques barons restés fidèles. Et s'il put résister quelque temps, protégé par les fortes murailles de la citadelle, il ne put échapper au feu qui se propagea dans le château lors d'un assaut et périt brûlé ainsi que l'avait prédit Merlin.

Questions

1. Dans quel pays et dans quel royaume se déroule l'action ? Charade ! Mon premier est un abri de branchages. Mon deuxième est l'un des quatre éléments. Mon troisième fait la roue. Mon quatrième couvre un matelas. Mon cinquième permet à une porte de pivoter. Mon tout est le roi légitime du royaume. Qui suis-je ?

2. Au Moyen Âge, les gens sont souvent plein de superstitions. Cherchez la définition du mot superstition dans le dictionnaire et donnez-en un exemple. Relevez la superstition partagée par le Roi Vortigern et par les clercs. Pour quelle raison la tour du Roi Vortigern s’effondre-elle ? L’explication est-elle réaliste ou même vraisemblable ?

3. Quelle est la réaction des serfs quand ils soulèvent les dalles de fondation de la tour ? Pour répondre, établissez le champ lexical de la peur.

4. Quelle est la réaction du Roi Vortigern devant ces créatures ?

5. À quel moment le Roi Vortigern se trouble-t-il ?

Illustrations

Enluminure extraite du manuscrit Historia Regum Britanniae (XVe). Source : Wikimedia Commons