Le destin du jeune Arthur

Le Roman de Merlin (XIIIe s.) par Robert de Boron

Uter Pendragon remit son fils à peine né à Merlin. Cependant, ce ne fut pas lui qui l'éleva. Merlin le confia à Antor : « Jure-moi, lui dit-il, que tu élèveras cet enfant comme s'il était ton propre fils et que tu l'éduqueras comme un chevalier. » Antor, chevalier noble et généreux, et son épouse reçurent ainsi l'enfant de Ygerne et de Uter Pendragon. Ils appelèrent le nouveau-né Arthur et, afin de respecter leur promesse, ils confièrent même quelques temps leur propre fils, Keu, à une nourrice. Durant son enfance, toujours à ses côtés, Antor apprit au jeune garçon à tenir un faucon, à se déplacer sans bruit à la chasse, à tirer à l'arc, à manier une épée ou une lance.

Seize années après la naissance d'Arthur, Uter Pendragon mourut. Or, nul ne lui connaissait d'héritier. Qui donc allait lui succéder ? Dans ce cruel embarras, les seigneurs du royaume appelèrent Merlin afin qu'il désignât celui d'entre eux qui porterait la couronne et prendrait le commandement de la lutte contre les Saxons menaçant le pays. « Réunissez-vous à Londres pour Noël. Dieu lui-même choisira », répondit simplement l'Enchanteur.

Quelques jours avant cette date, la bonne ville de Londres n'avait jamais abrité autant de barons et de chevaliers. Antor était là, accompagné d'Arthur et de Keu. On approchait de Noël et tous s'interrogeaient sur le sens des paroles de Merlin. Enfin par un froid glacial et sous une nuit constellée d'étoiles, toute la ville se rendit à la messe de minuit. On y pria avec ferveur puis l'assemblée quitta l'église. Dehors, des cris d'étonnement firent se hâter les derniers. Tous les regards fixaient le milieu de la place : là se dressait une pierre avec une enclume dans laquelle était fichée une épée jusqu'à la garde. L'archevêque fendit la foule. Arrivé près du socle, il lut à haute voix : « Celui qui parviendra à extraire cette épée de l'enclume sera le roi désigné par Jésus-Christ. » A peine l'archevêque avait-il achevé ces paroles, que tous se pressaient autour de l'enclume en se querellant afin de disputer cette épreuve. Puis l'archevêque choisit parmi les plus sages ceux qui commenceraient. Pas moins d'une centaine. Chacun d'eux s'approche, empoigne à deux mains l'épée, bloque son souffle et tire, tire si fort que le sang lui afflue au visage. En vain : l'épée ne branle pas d'un pouce. D'autres après eux essaient encore mais sans plus de succès, L'entreprise paraît alors à tous impossible... Peu à peu, la foule se dispersa et bientôt le silence régna sur la place désertée.

Le jour des Étrennes eut lieu un grand tournoi auquel succéda une formidable mêlée. Keu, qui venait d'être adoubé peu de temps auparavant, se lamentait de ne pouvoir y participer, car il avait oublié son épée. Serviable, Arthur se proposa aussitôt pour aller la chercher. Parvenu sur la place de l'église, son regard fut attiré par l'éclat de l'épée fichée dans l'enclume, et il eut envie d'essayer à son tour. Sans même descendre de cheval, il s'approcha, s'inclina légèrement, effleura la poignée de l'épée qui jaillit pour venir se caler parfaitement dans sa paume.

Lorsque Keu l'apprit, il tenta de faire croire à son père qu'il l'avait lui même arrachée du perron de pierre. Mais, sceptique, Antor le questionna tant qu'il finit par avouer la vérité : c'était Arthur et non lui. Alors, Antor s'agenouilla devant Arthur.

« Je suis votre père, mais uniquement par le cœur et non par le sang. Nouveau-né, on vous a confié à moi, me demandant de veiller sur vous. Beau sire, je ne vous demanderai qu'une seule chose. Replacez cette épée dans son socle et, devenu roi, faites de Keu votre sénéchal et ne l'abandonnez jamais quoi qu'il fasse. S'il devenait félon, dites-vous toujours qu'il ne l'eût peut-être point été si sa propre mère se fut occupée de lui.

— Je vous le jure sur tous les Saints », promit alors Arthur.

Comme les cloches sonnaient les vêpres, les barons se rendirent à l'église pour prier. Antor, accompagné d'Arthur, alla trouver l'archevêque. Autoriserait-il son plus jeune fils à tenter l'épreuve bien qu'il ne soit pas encore chevalier ? Et sous les yeux ébahis de ceux qui avaient souri à une telle requête, Arthur, une nouvelle fois, retira l'épée sans nulle peine puis la donna à l'homme d'église. Ayant appris qu'un jeune garçon avait tenté l'épreuve et l'avait réussie, le peuple s'était massé devant l'église. « Vive le roi ! » criait-il, admiratif. Mais des murmures désapprobateurs s'élevèrent de la part de certains barons, jamais, ils ne reconnaîtraient comme leur suzerain le fils d'un chevalier de si bas lignage !

Questions

1. Rappelez les circonstances de la naissance d'Arthur. Pourquoi a-t-il été élevé dans l'ignorance de ses origines ?

2. Au Moyen Âge, les fêtes religieuses rythment la vie des gens. Elles sont l'occasion de messes solennelles et de processions imposantes. Jusqu'au XIIIe s., l'année commençait le jour de _ _ _ _ , quelques jours après le _ _ _ _ _ _ _ _ d'hiver quand les jours commencent à allonger. Le choix de cette date est-il anodin ?

Ces fêtes religieuses sont encore célébrées par les chrétiens. Sauriez-vous les replacer dans le calendrier et préciser quels événements elles commémorent ?

· Liste des fêtes : Pâques - Pentecôte - Noël - Ascension - Assomption - Toussaint

· Liste des événements : Fête de tous les saints - Élévation de la Vierge Marie au ciel - Descente du Saint-Esprit sur les apôtres - Naissance du Christ - Élévation du Christ au ciel - Résurrection du Christ

· Liste des dates : un dimanche entre le 22 mars et le 25 avril - un dimanche en mai ou juin (7 semaines après Pâques) - le 25 décembre - un jeudi en mai (40 jours après Pâques) - le 15 août - le 1 novembre

3. Qui doit désigner le successeur du Roi Uther Pendragon ?

4. Recopiez deux extraits qui montrent qu'Arthur, contrairement aux autres chevaliers, ne rencontre pas de difficultés pour extraire l'épée de l'enclume. Soulignez l'expression qui prouve qu'il est bien l'élu.

5. Devant l'archevêque, quelle règle s'oppose à ce qu'Arthur tente à son tour d'extraire l'épée de l'enclume ? « Certains barons jamais ne reconnaîtraient comme leur suzerain le fils d'un chevalier de si bas lignage. » Que signifient les mots suzerain et lignage ? Qu'ignorent donc les barons ?

Illustrations

Arthur sortant l'épée de l'enclume dans Lancelot-Graal (début du XVe s.). Source : BnF